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Pour mieux comprendre l'état d'excitation des populations en 1903, le visiteur
doit lire la presse de l'époque, notamment la Croix de
l'Ardèche et plus particulièrement les mois de mai et juin 1903. Vous
trouverez des extraits pour les mois de janvier et février 1903, mais à partir
de mars 1903, il faut feuilleter toutes les pages car l'ensemble de la revue se
fait l'écho des événements aux quatre coins de l'Ardèche et même au niveau
national.
| Chronologie des
événements
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Depuis plusieurs mois le pays connaît une vive
agitation et se prépare à résister contre l'expulsion des
Oblats de Marie-Immaculée.
Ces derniers, soutenus par leurs amis, orchestrent une véritable campagne
par voie d'affiches, de brochures, de presse religieuse...
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Des messes rassemblant des milliers de
personnes se succèdent.
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L'éveil ayant été donné le 2 juin 1901, un
dispositif d'alerte est mis en place.
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Des groupes se tiennent aux alentours du
monastère, des jeunes gens prennent garnison dans le couvent, d'autres
s'installent dans le clocher pour mettre en branle le bourdon le moment
voulu, des amis postés dans plusieurs localités épient l'arrivée de la force
armée.
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Les 350 gendarmes venus, non seulement de l'Ardèche,
mais de la
Drôme, du
Gard, du
Vaucluse et de l'Hérault,
ont été retardés dans leurs manœuvres par les amas de troncs d'arbres
disposés sur le chemin allant de la grande route à la terrasse de la maison
des Oblats.
-
Après plusieurs sommations restées sans
réponse, les sapeurs du génie reçoivent l'ordre de fracturer la porte
principale. il est 4h10.
-
S'étant heurtés à des barricades intérieures,
les soldats du génie montent sur le toit. A 6 h du soir les gendarmes sont
dans la place.
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Un comité d'initiative appelle les catholiques
du Bas-Vivarais
à Bon Secours pour faire acte de réparation et de protestation contre les
violences sacrilèges et la fermeture du sanctuaire. L'office du matin
rassemble 8 à 10.000 assistants.
-
Tout rassemblement ayant été interdit sur la
voie publique, les pèlerins pénètrent dans l'enclos Rouvière de l'hôtel de
la Couronne pour écouter Monseigneur Bonnet évêque de
Viviers,
Monsieur l'abbé Rey-Herme archiprêtre de
Saint-Péray, l'infatigable organisateur des pèlerinages ardéchois,
Monsieur Deschanel avocat des Oblats à
Largentière, Monsieur Chalamon avocat à
Aubenas
et Monsieur de Malbosc.
Les premières expulsions, celles de 1880, avaient
eu un caractère d'injustice et de tracasseries odieuses, mais en somme anodines
quant à la continuité des œuvres; l'église demeurait ouverte. Non seulement les
concours annuels n'étaient pas interrompus mais leur importance augmentait
chaque année.
Emile Combes
, le persécuteur, le reconnaîtra lui-même à sa façon.
En 1903, toutes les écoles congréganistes ayant
fait une demande d'autorisation en vertu de la loi du 1er juillet 1901, ont vu
cette autorisation refusée par le ministère de l'intérieur et des cultes. Le
conseil général de l'Ardèche émit le vœu que toutes les congrégations du
département fussent autorisées. Il y eut quelques abstentions mais personne
n'osa voter contre. Le
conseil municipal de Lablachère, sous la présidence du maire M. Roche, à
l'unanimité, s'est prononcé en faveur de leur maintien, peut-être plus
pour des raisons économiques liées au pèlerinage de Notre-Dame de Bon Secours
que sur le dévouement et l'œuvre éducatrice accomplie.
La tension déjà forte qui règne entre les deux
camps (républicain et réactionnaire) croîtra encore lorsque les mesures
gouvernementales porteront atteinte à la congrégation des
Oblats de Marie-Immaculée
de Notre-Dame de Bon secours. Les père Oblats sont chargés d'assurer un service
régulier du sanctuaire de Notre-Dame et doivent en être en même temps des
auxiliaires pour les curés et desservants qui feraient appel à eux, notamment
pour les prédications extraordinaires. Grâce à leur action et à leurs nombreux
déplacements dans les diocèses voisins et celui de
Viviers,
ils ont rendu très populaire le pèlerinage à Notre-Dame de Bon Secours : le
nombre annuel de pèlerins est évalué à 60.000. Chacun d'eux dépensant au moins
un franc pour l'achat de manuels de piété, images de la statue miraculeuse,
médailles, le revenu du sanctuaire peut être estimé à une soixantaine de mille
francs.
En outre, l'établissement dispose de maisons et de terres d'une superficie
d'environ 12 hectares, d'une valeur vénale de d'environ 70.000 francs.
Parallèlement au pèlerinage, la congrégation exploite une pension tenue par des
sœurs et appelée "Maison de Saint-Antoine de Padoue" et qui héberge les
personnes désireuses de se recueillir auprès du sanctuaire.
Les Oblats sont au nombre de douze en 1901, tous étrangers à nos deux cantons de
Joyeuse et des Vans : deux sont originaires de
Lozère, deux
de l'Isère,
un de
Savoie, un de la
Drôme, un du
Doubs,
un de Marseille,
un de l'Ardèche;
les trois autres sont des étrangers, un italien, un espagnol et un alsacien. Ils
se répartissent en deux catégories :
-
Les pères portent le
costume religieux, officient, exploitent le pèlerinage, vont dans les
diverses paroisses où ils sont appelés à prêcher des missions ou des
retraites.
-
Les frères portent le
costume civils : ils sont considérés comme des domestiques, cuisiniers,
jardiniers, commissionnaires.
Un tel établissement qui draine
chaque année 60 000 personnes dans un rayon qui dépasse le cadre de nos deux
cantons (Joyeuse et Les Vans) tout particulièrement lors de la fête de la vierge
le 15 août et lors de celle de la Nativité le 8 septembre, ne peut qu'être
bénéfique à la commune dans laquelle il est situé. On comprend dès lors qu'en
1901, le conseil municipal de Lablachère se prononce à l'unanimité des voix pour
le maintien des missionnaires Oblats. Les autorités locales leur reprochent la
propagande hostile à la république à laquelle ils se livrent sans retenue, soit
par l'intermédiaire du journal de l'évêché "La Semaine religieuse", soit à
l'occasion de leurs déplacements dans les communes de l'Ardèche et les
départements limitrophes. Dans leurs diverses prédications, les pères oblats
attaquent violemment le gouvernement et leur influence se fait surtout sentir à
Lablachère. Le plus irréductible et le plus militant est le père Guyon-Vernier,
originaire de Montrond dans le Doubs.
La demande d'autorisation de la congrégation ayant été refusée, les pères,
condamnés, ne se laissèrent pas exécuter sans protestation. Ils le devaient à la
cause qu'ils représentaient et à la fière foi des populations cévenoles.
Une
lettre ministérielle, apportée par deux gendarmes de Joyeuse le 9 avril 1903,
donnait quinze jours pour évacuer et fermer le couvent. Passé le délai de 15
jours qui leur était imparti pour quitter Notre-Dame de Bon Secours, les
missionnaires qui restent sont dans l'illégalité. Le délai finissait le dimanche
28 avril. De nombreux pèlerins accoururent. Ils virent, au-dessus de la porte
d'entrée du couvent un grand drapeau tricolore voilé de crêpe et sur la
muraille, en grosses lettres noirs, l'inscription de Vive la liberté !
A la messe de 10h, l'église était comble. La plupart des assistants avait
pris, comme les religieux, la cocarde tricolore en deuil avec une médaille de
Bon Secours. Le père Odoul, d'une voix vibrante, remercia les assistants d'être
venus si nombreux et leur dit:
- "Sachez-le bien: nous ne sortirons d'ici que par la force. Nous y restons
parce que nous sommes chez nous et que nous avons le droit et le devoir d'y
rester. mes frères et moi, nous ne craignons pas la persécution. S'il faut nos
vies pour le salut du pays, nous sommes prêts à les donner."
Ces paroles, emportées par mes assistants aux quatre coins de la contrée, eurent
un retentissement immense. L'émotion était si forte, et la foule si nombreuse,
que les agents du pouvoir jugèrent prudent de ne pas se montrer ce jour-là,
quoique le délai fût expiré.
Ils ne vinrent que le lendemain
de bonne heure, par une pluie battante. Lorsque la
brigade de gendarmerie se rend sur les lieux pour constater les faits, le tocsin
retentit à son arrivée, suscitant, malgré la pluie, un rassemblement près du
couvent d'une trentaine de personnes. Le supérieur Odoul parut à une fenêtre et
le brigadier déclara:
- "J'ai ordre de constater si vous êtes partis".
- Vous voyez bien que non, lui répondit le supérieur, j'y reste parce que j'ai
le droit d'y rester.
- Les autres membres de votre communauté sont-ils restés aussi ? dit le
brigadier.
- Là-dessus, je n'ai pas à vous répondre.
La pluie tombait à verse, le brigadier implora le père de le laisser entrer mais
il dut se contenter de rédiger son procès-verbal sous la gouttière qui
l'arrosait.
On avait, pendant ce temps, mis les cloches en branle et en quelques minutes les
gendarmes étaient entourés d'une foule peu bienveillante. ils s'esquivèrent,
mouillés et piteux. En route, le brigadier disait judicieusement à ses
compagnons: "ces gens-là m'ont tout l'air de vouloir nous donner de l'ouvrage !
".
Dès ce jour, commencèrent les préparatifs de résistance qui devaient permettre
au couvent de soutenir, le 3 juin un siège de plusieurs heures.
Le 1er mai, nouvelle visite des gendarmes. Le 2 mai, citation pour le père Odoul,
à comparaître devant le juge d'instruction de Largentière.
Le 9 mai, le juge de paix de Joyeuse lance une commission rogatoire pour
interroger les trois autres pères Hoffet, Brun et Chaudesaigues. Ce juge de paix
n'étant pas un "héros", il demande à s'abriter dans le couvent pour sa besogne.
Refus. Il convoque les intéressés à l'auberge de la couronne. Il est si troublé
qu'il ne parvient pas à rédiger convenablement son procès-verbal malgré
plusieurs tentatives. cette pièce fut cassée plus tard et lui valut une
admonestation de ses chefs.
Le 12 mai, citation collective à Largentière.
Pendant la même période, le tribunal de la Seine nomme un liquidateur de la
congrégation des Oblats; celui-là même que la justice devait envoyer à Cayenne
pour avoir pris plus que sa part du légendaire milliard des congrégations.
Ce monsieur choisit pour son représentant un avoué de Largentière, de famille et
d'éducation chrétienne, mais qui ne leur fit pas honneur.
Il essaie le 23 mai d'aller poser les scellés. Le 25 mai, il appelle le père
Odoul en référé à Largentière. Le même jour, les abbés Bonnefoy et Némoz,
propriétaires, invoquent un bail consenti aux locataires et parfaitement
observés par eux. Le 28 mai, un arrêt du président autorise l'apposition des
scellés. Le problème restait entier, comment procéder pour les placer, car on se
disposait à recevoir la visite.
Après la déclaration du père Odoul du 28 avril, le dimanche suivant 3 mai, la
foule est encore plus considérable. C'est la fête du patronage de saint-Joseph.
Le père Hoffet prononce le sermon du jour; il assure que plus d'une fois, saint
Joseph, obligé de fuir en Egypte, dut se servir de son bâton de voyage contre
les loups. Le dimanche suivant, 10 mai, des masses énormes viennent des trois
cantons voisins et de plus loin. Le père Brun parle de la Vendée. Après la messe
que plusieurs ont du entendre dehors, tant l'église était comble, Maître
Deschanel, avocat à Largentière, électrise de nombreux auditeurs réunis dans le
jardin des pères. Le dimanche suivant, 17 mai, 5000 pèlerins se pressent autour
des notabilités de la région. Maître Deschanel reprend la parole; monsieur Fraud,
un paysan de la Drôme, ami de monsieur de Gailhard-Bancel, poète remarquable et
orateur excellent prononce en patois un discours vibrant.
Devant ces manifestations, quelques sectaires crurent devoir parcourir les
campagnes pour dénigrer religieux et religieuses. Ils n'étaient pas écoutés et
dégoûtaient même nombreux de leurs amis politiques. On répondit à la propagande.
Les défenseurs de Bon Secours portaient la bonne parole partout, dans la plaine
et dans la montagne. Ils prodiguaient les affiches, les journaux, les tournées,
les conférences; l'agitation ne cessait de grandir.

La maison des pères, fermée au dehors comme une prison et qui semblait vide,
présentait à l'intérieur toutes les marques d'un déménagement précipité et
l'agitation d'un chantier tumultueux: çà et là, dans un coin, une table, une
chaise, une paillasse pour les religieux et leurs amis; les corridors dépavés,
des tas de grosses dalles de pierre froide, des amas de planches, avec des
troncs d'arbres et des bancs de fer, servant pour doubles et triples barricades
à toutes les issues.
La résistance serait une protestation pacifique mais effective. Elle permettrait
de réunir des catholiques des alentours, avertis par les cloches, les fusées et
les estafettes. Des milliers de braves gens avaient dit aux Oblats:
"appelez-nous quand on viendra vous chasser, nous voulons être là". On leur
donnerait le temps d'arriver.
A la tête des défenseurs se trouvait monsieur Joseph de Malbosc. Comme son père
en 1880, il était accouru dès la première heure. Le jour, il parcourait les
communes, lançant aux populations des appels enflammés, groupant à Bon Secours
des centaines d'hommes électrisés par sa parole ainsi que sa seule présence. Le
soir, il rentrait, prenant à peine un peu de repos sur la paille, derrière les
barricades dont il avait dirigé la construction. Il fut par excellence, en cette
occasion, l'incarnation de la résistance, le représentant fidèle des croyances
et des traditions du Bas-Vivarais. Auprès de lui, monsieur Masson, maire de
Berrias, suspendu par le préfet, pour avoir, par une lettre énergique, refusé
son concours à la proscription des écoles libres de sa commune; monsieur de
Bournet, dont le nom est synonyme de bienfaisance et de dévouement à la
religion, frappé douloureusement par la perte d'un fils, il faisait trêve à son
deuil pour défendre Bon Secours; monsieur Antoine de Casteljeau, avocat à la
cour d'appel de Lyon, qui prodiguait avec les conseils juridiques les plus
éclairés, les saillies du meilleur esprit gaulois; monsieur Joseph Bouchet de
Joyeuse, dans toute l'ardeur de sa verte jeunesse et bien d'autres encore,
représentants des familles les plus honorablement connues de la contrée. le plus
bel éloge à faire de ces gentilshommes et de ces bourgeois, c'est de dire qu'ils
étaient à la hauteur des fiers paysans librement groupés autour d'eux. Quelle
belle légion de volontaires, jeunes actifs, sans forfanterie ! Quelle sympathie
profonde entre ces braves gens et leur chef, Monsieur de Malbosc ! Ils
travaillaient aux barricades, remuaient pierres et troncs d'arbres de leurs
robustes mains, faisaient le guet chaque nuit ou bien la nuit comme le jour
partaient en estafettes. Ils blaguaient les journaux de la préfecture peu
habitués, sans doute, au désintéressement et qui les représentaient comme des
salariés. Ils s'appelaient, entre eux les "quarante sous" comme les vendéens
s'appelaient les brigands.
A la suite de la garnison, il faudrait célébrer les chefs et les soldats du
dehors: monsieur le maire Roche, si calme, si énergique, si plein de sang-froid;
les conseillers de Lablachère; monsieur Combaluzier, le maire de Beaulieu;
l'abbé Balmelle, 80 ans, un fils du pays; Me Charousset, notaire à Joyeuse;
Maître deschanel, avocat des pères; maîtres Méjean et Vigué, leurs avoués; les
rédacteurs de la presse locale et régionale; les chefs des comités scolaires du
Bas-Vivarais; monsieur Auguste de Lafarge et monsieur Talode du Grail en tête;
monsieur Léouzun des Vans; monsieur Chambon d'Aubenas; messieurs Vernède père et
fils de Joyeuse; monsieur A. de Gigord; monsieur Bartre de Pazanant; monsieur
Plat de Ruoms; puis la jeunesse catholique du pays, messieurs castanet,
Perrussel, Emile Mathieu, des Vans, Roure et debannes, d'Aubenas; et tant
d'autres, non moins méritants, non moins courageux, élite morale et sociale de
la Basse-Ardèche.
Et les femmes ! plus que les hommes elles étaient ardentes, courageuses et
décidées à tout.
A son tour, l'évêque du diocèse prit la parole. Une lettre pastorale, lue dans
toutes les églises, le jeudi de l'ascension 21 mai, protesta solennellement
contre le proscription des religieux, "prélude de la persécution du clergé
séculier et des laïques fidèles". Monseigneur Bonnet recommandait à ses
diocésains "l'union, la prière et la pénitence, et les invitait à s'adresser à
Marie, secours des chrétiens.
L'appel fut entendu. Le dimanche 24 mai, le pèlerinage à Bon Secours prit des
proportions grandioses et les assistants furent près de 10000
Après la messe, réunion en plein air. Un vaillant avocat de Nîmes, maître Chatel
et le président de l'Action libérale de Vaucluse, monsieur de Gailhard,
prenaient la parole. D'une porte-fenêtre du 1er étage, Joseph de Malbosc les
présente à la foule. L'énorme auditoire le salue par des cris enthousiastes
avant qu'il ait pu ouvrir la bouche : "Vive Malbosc ! Vive la liberté !". Il
jette à la foule des phrases courtes, vibrantes où frémit l'ardeur de ses
convictions et de son dévouement et que l'assistance interrompt à tout moment
pas ses acclamations: "Vivarois ! vous m'avez mis en sentinelle auprès des pères
que vous aimez, autour du sanctuaire que vous vénérez. Vous m'avez commandé de
faire bonne garde, de vous aider à monter à tous, par des manifestations
éclatantes, ce que vous pensez des attentats que le gouvernement prépare contre
votre religion, contre votre liberté; vivarois, je vous ai obéi ! avec la
vaillante jeunesse qui m'entoure, avec vos frères, avec vos fils, j'ai monté la
garde et battu le rappel. Vous l'avez entendu, vous êtes venus plus nombreux,
plus unis, plus ardents chaque dimanche, pour affirmer vos convictions
catholiques, votre mépris des sectaires ministériels, votre volonté obstinée de
résistance. Honneur à vous ! Je suis fier d'être votre concitoyen!".
Et Joseph de Malbosc demande d'acclamer "avec les pères Oblats qui personnifient
ici la religion et la liberté".
Maître Chatel félicite les ardéchois de leur belle résistance qui excite
l'admiration des départements voisins, de la France entière. Il se félicite
lui-même de l'honneur de parler devant des populations si indépendantes, si
énergiques, si résolues à faire respecter leurs droits et leurs libertés.
Les applaudissements et les acclamations répondent à l'orateur et saluent
monsieur de Gailhard qui apparaît. Il repousse l'insoutenable prétention du
sectarisme de vouloir servir le peuple en traquant les religieux. Est-ce que
leurs établissements sont faits pour les millionnaires ? est-ce qu'ils sortent
tous par hasard de la noblesse ou de la bourgeoisie ? est-ce qu'ils ne
travaillent pas pour le peuple ? et quand les Oblats auront quitté Lablachère,
quand la basilique de Notre-Dame sera fermée, quand le pèlerinage sera interdit,
n'est-ce pas le peuple vivarois qui en souffrira ? oui, c'est sur les masses
populaires que pèsera de tout son poids le régime odieux que les sectaires
imposent à la France.
Monsieur de Malbosc termine par quelques mots: "Allez maintenant, chers amis;
tenez-vous prêts ! cette réunion d'aujourd'hui est le veillée d'armes. Sous peu,
le bourdon de Notre-Dame vous donnera le signal de la résistance finale.
Accourez alors et que chacun fasse son devoir".
Le dimanche 31 mai, fête de la pentecôte, et malgré la presse des vers à soie,
la foule vint encore entendre monsieur de Malbosc et monsieur de Casteljeau.
L'administration préfectorale s'irritait et s'effrayait. On décida de faire
vite. Le 2 juin, des gendarmes parcourent Lablachère en quête de logements pour
la troupe. Ils demandent à Mme Veuve Constant de recevoir dans son hôtel, cinq
officiers, cinquante hommes et autant de chevaux. Devant un refus, ils négocient
à quarante, à trente, à dix, à cinq: même refus. Comme le brigadier insiste,
elle réplique: "Allez-vous en d'ici. Je n'en veux pas un, entendez-vous?
comment? vous venez chasser les pères, fermer le pèlerinage, nous enlever le
pain de la bouche et il faudrait vous donner à manger ? Non, jamais; Allez-vous
en de chez moi!". A l'hôtel Boissin, à l'hôtel de la Couronne, même refus.
Le 2 juin, une affiche blanche posée sur les murs de Lablachère fait connaître
l'arrêté préfectoral qui interdit les attroupements dans toute l'étendue du
département et toute provocation à un attroupement.
C'est significatif. Le soir
même on renforce les barricades de l'intérieur. On amasse, sur le chemin qui
mène de la route à la terrasse, un enchevêtrement de troncs d'arbres pour
arrêter la cavalerie. Des groupe se tiennent en permanence aux alentours. des
jeunes gens prennent garnison à l'intérieur. D'autres s'installent dans le
clocher pour mettre en branle le bourdon, le moment venu. Des amis veillent à
Lablachère et dans les autres localités pour épier l'arrivée de la troupe.

Le 3 juin, les messes se disent dès l'aurore. A
neuf heures, les portes de l'église se ferment, le saint-sacrement est retiré et
placé en lieu sûr. L'unique issue de la maison est barricadée solidement avec
des dalles et d'autres matériaux; personne ne peut plus entrer ni sortir.
Vers 9 heures, les premières brigades s'installent aux abords de Bon Secours.
Les cloches se mettent alors en branle; des cyclistes partent de tous les côtés
pour donner l'alarme dans les villages voisins; les fusées, les bombes, les
coups de fusil, les cris des paysans d'une colline à l'autre apprennent partout
aux environs l'arrivée de la troupe.
Aux trois gares donnant accès à Lablachère,
Uzer,
Ruoms et
Beaulieu, des
brigades de gendarmerie ont débarqué, venues non seulement de l'Ardèche mais de
la Drôme, du Vaucluse, du Gard et même de l'Hérault. Elles comprennent 300
hommes environ, moitié cavaliers, moitié fantassins. 200 autres sont en réserve
et plusieurs compagnies de ligne des garnisons d'Alès et de Nîmes sont
consignées. Faîtes attention, disait le préfet, ils ont probablement des fusils
à Bon Secours. Il craignait même que les abords de la maison soient minés.
Or, comme le dira plus tard Joseph de Malbosc dans une éloquente protestation,
"la manifestation annoncée dès le début avec éclat, devait être imposante par sa
masse mais calme dans sa force; les cannes elles-mêmes étaient interdites".
Par ordre du préfet, M. Belleudy, les gendarmes en tenue de campagne avaient
double provision de cartouches. Une compagnie de 27 sapeurs du 7e génie
d'Avignon, des volontaires commandés par un lieutenant juif avait tous les
outils nécessaires plus deux tambours pour les sommations avant de tirer sur la
foule.
A trois heures moins dix, arrivent les autorités; préfet, Chef de division,
sous-préfet, procureur de la république, juge d'instruction, juge de paix,
greffiers et enfin l'avoué représentant le liquidateur. Ces messieurs sont
escortés de tous les commissaires de police du département et du commissaire
spécial de Privas.
La route est noire de monde: le bourdon continue de sonner le glas. Une foule
compacte occupe les chemins, la place, les fenêtres des habitations; des hommes
et des enfants sont montés sur les toits, sur les murs des enclos; beaucoup sont
là depuis le matin. On chante; on pousse des acclamations: "Vive la religion !
vive la liberté! vivent les pères ! vive Bon Secours". Le vénérable abbé
Balmelle malgré ses 80 ans, circule à travers la foule; une autre octogénaire,
Mlle Hélenne de Montravel, est venue à pied de Joyeuse, reprendre sur un banc de
pierre la place qu'elle occupait lors des expulsions de 1880.
A l'arrivée du préfet, les huées, les cris, les coups de sifflets partent de
tous les côtés. Le cortège officiel s'arrête, protégé par la gendarmerie;
magistrats et fonctionnaires sont interdits et pâles comme des morts. Le préfet,
déjà blême, devient verdâtre et donne des ordres incohérents. on somme la foule
de se disperser, celle-ci répond par de nouvelles huées et le préfet est de plus
en plus troublé.
La
cavalerie est alors lancée sur la place du couvent mais la barrière de troncs
d'arbres arrête les chevaux qui s'embarrassent dans les branches. Les gendarmes
à pied tentent l'assaut par l'escalier de l'église mais ils se
heurtent à une muraille de poitrines humaines.
Monsieur de Malbosc s'est fait descendre par une fenêtre et est venu là prendre
sa place. Les commissaires de police se mettent en tête de la colonne et
commandent une seconde charge. Des corps à corps s'engagent. La marseillaise
éclate soudain. Les gendarmes reçoivent l'ordre de charger leur carabine. La
foule ne bouge pas. Ils foncent le canon en avant sur cette masse humein,
cherchent à la percer. Plusieurs d'entre eux et surtout les commissaires sont
d'une brutalité révoltante envers des gens sans armes pas même des bâtons. Le
commissaire spécial donne l'ordre d'arrêter monsieur de Malbosc, tandis que
celui-ci protège deux militaires cernés et menacés par la foule. Monsieur André
Castanet, des Vans, qui veut défendre monsieur de Malbosc est arrêté à son tour.
On lui passe les menottes. D'autres encore sont arrêtés. Un jeune paysan lutte
contre quatre gendarmes et se tire de leurs mains.
Les gendarmes ont fini par faire une trouée; ils se trouvent en face des femmes;
celles-ci se tiennent par le bras, la taille et forment une chaîne dont on ne
peut briser les maillons. On les bouscule, on déchire leurs vêtements, on les
jette à terre, on les piétine. Mlle Mathieu de Berrias, renversée sur le sol
risque d'être écrasée. Madame de Malbosc, mère, reçoit un coup de crosse de
fusil.
Mlle Thibon de Chandolas, crie: "à bas les francs-maçons".
- j'en suis un, lui répond le commissaire spécial Flouroux.
- Eh bien, prenez -le pour vous.
On l'arrête. Traduite en police correctionnelle, on lui reproche d'avoir hué le
préfet: "certainement, je l'ai fait, mais si on avait arrêté tous ceux qui
faisaient hou! hou! le tribunal de Largentière n'aurait pas pu les contenir."
les arrestations, les brutalités ont fini par exaspérer la foule qui a résisté
pacifiquement jusque là. Elle va frapper, au risque d'un massacre trop probable.
Que peuvent des pieds et des poings, si vigoureux qu'ils soient, contre des
revolvers et des carabines ?
Alors, au milieu de ces galonnés démoralisés et affolés, paraît un homme de
sang-froid et de cœur: c'est le maire, monsieur Roche. Chose inouïe, le premier
magistrat de Lablachère n'avait pas été prévenu par le préfet de l'exécution qui
allait être faite dans la commune. Il commence par dire au préfet ce qu'il pense
des événements dont il est témoin puis intervenant hardiment sur tous les
points, son écharpe aux reins, il oblige les policiers et les gendarmes à se
montrer plus humains. Il empêche les bagarres. Une accalmie se produit. Après
trois quarts d'heure, l'accès de la porte d'entrée s'ouvre au préfet et à sa
suite. Les cris, les sifflets et les huées s'élèvent de toutes parts.
 Suivent
les phrases habituelles de ses sortes d'opérations: sommations du procureur;
protestation du supérieur; ordre d'enfoncer la porte. Les sapeurs s'y prennent
d'abord avec la hache, puis se servent d'un tronc de sapin comme d'un bélier.
Ils suent à le besogne. Une autre escouade va vers la porte du jardin et
s'acharne sans plus de succès. Quand le bois de la porte d'entrée a été émietté,
apparaît la barricade intérieure formée de grosses dalles du pavé. Ceux du
jardin abandonnent leur tâche, font le tour de la maison, enfoncent la porte de
la chapelle de la sainte-Vierge, crochètent une grille dont les sapeurs font
sauter la serrure. Ils sont en face de la grande glace qui protège la statue. M.
Belleudy, fait briser cette glace; quand elle a volé en éclats, le préfet et ses
sapeurs enjambent le tabernacle, appuient leurs bottes sur l'autel et sautent
dans la chapelle. La bande conduite par le préfet et le lieutenant Lévy brise la
porte de la sacristie; une barricade se dresse; ils grimpent dans l'escalier de
la tour, suivent les galeries, arrivent à un petit couloir qui communique avec
la maison; il est bourré de buissons d'épines; Ils reviennent par le même
chemin, montent de nouveau sur l'autel, traversent la niche et gagnent le
bosquet. Pour cacher les inutiles et sacrilèges dégâts qu'il viennent de faire,
le préfet ordonne de placer les scellés sur cette porte extérieure.
 Il
faut en finir, la nuit approche. La foule malgré les cordons de troupe et les
patrouilles de cavalerie, arrive de plus en plus hostile. Près de la toiture,
une lucarne n'étant pas barricadée, un sapeur grimpe sur le premier toit de
l'église, hisse un sapin par où d'autres le suivent, passe sur le toit de la
sacristie où la manœuvre se renouvelle. Ils arrivent à la lucarne, la forcent,
et pénètrent dans la place. Ils brisent alors avec fureur la porte des cellules
des pères et finalement les expulsent.
Le père Brun sort le premier au milieu des vivats.
Le gendarme qui garde monsieur de Malbosc prisonnier lui dit:
- on crie: vive les Pères! où sont-ils donc ?
- mais là, voyez, en voici un.
- C'est un père cela ?
- Mais oui et un vrai.
- Et ils sont tous comme celui-là ?
- Oui, tous.
- Et il y en a beaucoup comme lui dedans ?
- Quatre.
- Rien que quatre ? et c'est pour quatre moines comme celui-là qu'on nous a fait
venir ? trois cents gendarmes ? et de si loin ?
- Hé ! oui, et vous avez bien de la chance que ce soient des moines. Avec le
cœur que je leur connais, vous ne les auriez pas encore mis dehors, répliqua
monsieur de Malbosc.
L'exécution terminée, les huées
recommencèrent. Jamais, dans l'Ardèche, de mémoire d'homme, personne n'avait été
honni et conspué comme le fut monsieur Jules Belleudy. Il est impossible de s'en
faire une idée.
Le père Odoul, arrêté sur
l'ordre du préfet fut emmené à Largentière dans une automobile qui se couvrit de
fleurs; il fit 24 heures de prison préventive. Il fut condamné plus tard à 100
francs d'amende pour sa protestation. On écarta du reste le témoignage du
préfet.
Les trois autres pères allèrent s'agenouiller devant la porte scellée de
l'église. Les gendarmes de garde voulaient les écarter mais un officier, képi à
la main, s'écria: "Laissez-les". Tandis que d'autres murmuraient: "c'est
dégoûtant des journées comme celles qu'on nos a fait faire!".
Le commandant de gendarmerie Delbove et son état-major ne cachaient pas leur
écœurement.
Le sanctuaire était profané,
l'église était fermée, les fidèles vinrent prier devant la porte en attendant
qu'elle se rouvre, ce qui fut fait le 29 août 1907.
Les pères condamnés au tribunal
de Largentière à 16 francs d'amende avec sursis, en appelèrent par principe à la
cour de Nîmes qui éleva l'amende à 25 francs et supprima le sursis.
Dans la presse, le chef des
défenseurs des Pères, Joseph de Malbosc, fit entendre à son tour la voix de la
conscience et de l'honneur "contre les procédés inouïs employés avec
préméditation". En terminant, monsieur de Malbosc salue les quatre expulsés: "la
vaillance, l'élévation d'idées, la science et l'aimable piété leur conquièrent à
jamais les cœurs de ceux qui les approchent et je tiens à l'honneur d'être
compté parmi ceux-là".
Alors que les
Oblats de Marie-Immaculée
ont été renvoyés de Lablachère en juin 1903, donnant lieu à des manifestations
d'une ampleur considérable, peu à peu la communauté se reconstitue
clandestinement. Ils sont au nombre de 9 en 1905, tous arrivés dans la commune
la même année, sauf deux, Odoul Théophile et Lahondès qui figurent sur les
listes électorales de celle-ci. Ils ont affermés plusieurs maisons disponibles
de Notre-Dame et prennent leurs repas dans l'une d'entre elles
(la maison Bérard). Un frère les sert à table, sert la messe, sonne les cloches
et fait les commissions. La chapelle est rouverte en 1907 et de nombreuses
messes y sont célébrées. Les pèlerinages ont lieu comme autrefois les 14 et 15
août et les 7 et 8 septembre.
En 1908 et surtout en 1909 les
missionnaires ont fait des sermons, des missions, des retraites de 8 à 15 jours
en dehors du département et dans maintes communes de l'Ardèche, malgré les
poursuites exercées à leur encontre. Ils sont allés notamment à Joyeuse,
Largentière, Sablières, Laval-d'Aurelle, La Bastide de Juvinas, Chassiers, Fons,
Privas, Aubenas, La Bastide de Virac, Salavas, Valvignères, Vernon, Saint-Mélany,
Thueyts, Antraigues, Orgnac, Chazeaux, Saint-Andéol de Bourlenc et Saint-Michel
de Boulogne. Partout ils se disent chapelains, laissent supposer qu'ils ont
l'aval de l'évêque de Viviers. De nombreux sermons et conférences ont été faits
en Ardèche à l'occasion de la fête de Jeanne d'Arc. Les groupes de jeunes
catholiques qui existent dans la plupart des communes ont prêté leur concours à
toutes ces fêtes.
Deux ans plus tard, un terme
est mis à l'affaire par le jugement prononcé le 24 février 1911 par le tribunal
de Largentière qui statue sur les poursuites concernant les missionnaires
Oblats de Marie-Immaculée
accusés d'avoir fait partie de la congrégation légalement dissoute. Le ministère
public ayant fait appel de ce jugement en ce qui concerne Messieurs Lahondès et
Bernard, le dossier de la procédure passe au procureur général près la cour
d'appel de Nîmes. Celle-ci confirme le jugement rendu le 24 février 1911 par le
tribunal correctionnel de Largentière et condamne les deux religieux à 6 jours
d'emprisonnement et 16 francs d'amende selon l'application des articles 16 et 8
paragraphe 2 de la loi du 1er juillet 1901 ainsi qu'à 389,55 francs de frais
envers l'état.
Il aura donc fallu 8 ans pour
que la congrégation des
Oblats de Marie-Immaculée
établie à Notre-Dame de Bon Secours soit véritablement dissoute.
| Les conséquences
économiques
|
Cela, plus que toute autre chose, témoigne de l'attachement de la population de
cette région à un pèlerinage plus que séculaire et de très grande renommée dans
le midi de l'Ardèche et les départements limitrophes. Concentrer pour deux jours
des milliers de personnes dans une commune qui compte en moyenne 2000 habitants
dans la deuxième moitié du XIXe siècle, suppose un vaste mouvement de
déplacement de la population dans un rayon assez étendu. Il n'était pas rare de
voir des familles faire plus de trente kilomètres à pied pour se rendre à la
basilique de Notre-Dame de Bon Secours, un 15 août ou un 8 septembre. Le village
de Notre-Dame et le chef-lieu de Lablachère n'ayant pas de logements suffisants,
les pèlerins étaient souvent obligés de coucher en plain air.
A la veille de la guerre, la ferveur religieuse est encore intense dans les
cantons de Joyeuse et des Vans malgré les assauts répétés du gouvernement
républicain, spécialement en direction de l'enseignement et des congrégations.
Bien que la contrée soit restée en majorité fidèle au clergé, les affrontement
n'en ont pas moins été vifs dans les villages où la population se départage en
deux camps adverses.
Dans une période de crise et de récession
économique, il serait faux de penser que les préoccupations des habitants
convergent toutes vers ce domaine. Il y a place, dans ces mêmes années, pour les
passions politiques et religieuses dans une région particulièrement sensible à
cet égard depuis les guerres de religion où la foi catholique est d'autant plus
vivace qu'elle est atteinte par la minorité protestante dirigeante des Vans et
où l'anticléricalisme et le républicanisme se nourrissent de la domination sans
partage du clergé dans la quasi-totalité des communes.
La position de contact des deux cantons de Joyeuse et des Vans située entre les
montagne catholiques et cléricales de Lozère et le midi méditerranéen
démocrate-socialiste et protestant représenté par le
Gard, renforce
ces influences contradictoires et en fait depuis des siècles une zone instable,
basculant tantôt du côté de la réaction, tantôt du côté de la gauche
progressiste.
La deuxième moitié du XIXe siècle qui s'ouvre sur l'agitation sociale,
révélatrice d'un malaise latent, se termine dans l'affrontement politique autour
de la question religieuse (écoles et congrégations), manifestant par là une
grande continuité historique. A plus de 50 ans de distance, les mêmes partis se
retrouvent face à face même si les motifs de lutte ont changé : en 1848, il
fallait défendre la république menacée, en 1903, il s'agit de l'imposer face à
l'église et à la droite catholique et ultramontaine.
Entre ces deux dates, nos deux cantons ont connu avec la gâtine, le phylloxéra
et l'encre, les plus grandes déconvenues dont les conséquences dramatiques ne se
sont pas fait attendre : abandon progressif de l'éducation des vers à soie et de
la châtaigneraie et forte émigration dans les villages. Tout cela entraîne le
déclin d'une région qui connaît d'énormes difficultés pour se rattacher à un
centre industriel ex expansion, par le biais des voies de communication (comme
l'affaire du PLM) dont on pourrait attendre des effets bénéfiques sur l'activité
commerciale.
Pendant les quelques décennies qui précèdent la
guerre de 1914, les cantons de Joyeuse et des Vans ont vu se rompre brusquement
le fragile équilibre économique qu'ils avaient mis un demi-siècle à construire
et sur lequel reposaient les conditions de vie de toute une population de petits
propriétaires-cultivateurs. Mais, réaction de défense contre ce changement
brutal, la population semble vouloir refouler la douloureuse réalité en faisant
passer au premier plan de ses préoccupations les querelles politico-religieuses
qui perpétuent une tradition ancienne.
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